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Jeudi 22 octobre 2009 4 22 /10 /2009 12:08

La mer était forte. Poussés par une bonne brise de suroît les nuages filaient vers le nord est en jouant avec la lune. Je venais de me réveiller. Je me préparais à monter sur le pont.

La nuit était calme à Aubervilliers. En sortant du théâtre, pensif, je rentrais  tranquillement chez moi ; on y avait donné « La Résistible Ascension d’Arturo Ui ».Je me demandais ce qui pouvait bien pousser les hommes à prendre un effrayant pouvoir sur autrui, alors qu’ils ont tant de mal à prendre quelque pouvoir sur eux-mêmes…

A minuit, chaudement vêtu, je pris mon quart, cap au 315.Le froid était sensible. Nous allions bientôt traverser le rail de la Manche, il fallait avoir l’œil sur les énormes tankers, les porte-conteneurs géants qui fonçaient à plus de vingt cinq nœuds, sans autre souci qu’arriver le plus vite possible.

Dans une parabole terrible et grotesque, Bertolt Brecht transpose la prise du pouvoir par Hitler dans le Chicago des années 30. La crise économique ronge la ville, Arturo Ui, gangster minable, va s’imposer par la pire violence et des promesses fallacieuses, grâce aussi à la lâcheté des politiques, à la complicité des milieux d’affaires et des aristocrates.

Notre compagnon qui venait de faire le point en bas sur la table à cartes, me rejoignit sur le cockpit. Le moment était venu d’infléchir notre route. Pour passer le moins de temps sur le dangereux rail, il fallait le couper à la perpendiculaire. Nous gouvernâmes au 380. Le vent avait forci, nous courrions nos 9-10 nœuds grand largue. Le rail serait traversé plus vite. Nous décidâmes de veiller tous les deux pendant ce moment délicat.

Arturo Ui gauche, bourré de tics, presque bègue  va se faire donner des leçons par un vieux comédien. Sans perdre sa vulgarité, il gagne désormais en assurance et devient de plus en plus dangereux. Il massacre ses rivaux, ses compagnons et fait régner la terreur Il sait aussi mystifier son auditoire et impose un discours à la première personne, Je, Je, Je…Que ne fera-t-il pas pour le bien du peuple !

Les nuages cachaient la lune ; nous scrutions la mer de toutes nos forces. Même si notre voilier avait priorité sur tous les mastodontes, ils ne se dérouteraient pas, en admettant qu’il le pussent, c’était à nous de les voir. Nous ne pourrions les entendre à cause du bruit du vent et de la mer. Les eussions nous entendus qu’il eût été trop tard…

Ainsi, pensai-je,  la violence des sévices, de l’emprisonnement, des tortures, de la mort qui nous menace ainsi que les nôtres fait triompher la peur, pis, fait intérioriser la peur.

Bientôt, il nous sembla voir une énorme masse sombre se rapprocher très vite par le travers bâbord. Nous ne pouvions prendre le risque mortel d’une collision. Peut-être le plus simple, aussi le plus aisé eût-il été pour éviter un éventuel impact de faire un virement vent debout, mais, craignant qu’il fût trop tard, je décidais instantanément d’empanner. Je hurlai : « on empanne ! paré ? » et commençai à abattre.

Quand le peuple est assommé de propagande, enserré dans des comportements de soumission, partant, rendu impuissant, seule un cataclysme peut lui rendre sa liberté, mais nous avons vu, nous les anciens,  à quel prix.

L’inaltérable sang froid de mon compagnon facilita la manœuvre. Je m’efforçai de mettre le bateau au vent arrière. Il borda progressivement la grand -voile qui ne passa pas trop brusquement à tribord. Le foc fut bordé tant bien que mal. Ouf ! La rapide masse sombre qui passa quand même assez près, était un porte- conteneur de la MAERSK LINE, un monstre marin de près de 400 mètres de long qui fila, Dieu sait où, en prenant allégrement sa part au pillage de la planète…

J’allais bientôt arriver chez moi, dans mon petit bout de sympathique tiers monde, sans craindre les gangsters, encore que…

Nous reprîmes notre route calmement, au 320, le rail étant passé. Le vent était plus calme, la nuit plus claire. Nous pensions à notre monstre qui portait des milliers de conteneurs, à ces grues géantes dont les Chinois ont le quasi monopole de la construction et qui chargent le plus vite possible ces parallélépipèdes porteurs de la haute civilisation du gaspillage.  La Chine est maintenant l’usine du monde et la plus grande réserve de dollars. Nous éclatâmes de rire : il était loin le temps des canonnières sur le Yang-Tsé-Kiang !

Arrivé chez moi je pris mon courrier. La poste était devenue la Banque Postale. C’était parti pour le gangstérisme, mais légal, je commençais à le payer !. Tous ces brigands officiels relevaient la tête, aller continuer, la panique passée, à transposer en violence symbolique mais néanmoins mortelle, nous le savons maintenant, les méthodes si efficaces d’ Arturo Ui.

Les Chinois nous inondent de toute cette pacotille inutile. Nous sommes les nouveaux  sauvages, c’est pour nous l’équivalent de la célèbre verroterie échangée contre des matières précieuses, enfin, soi-disant précieuses. Quelle atroce dérision que la croissance sans limites, cette sinistre course à la mort. Les poumons pleins d’air marin, nous étions bien avec la mer et le vent qui nous apprennent la sagesse et nous montrent, parfois durement, ce dont nous sommes vraiment capables. Bien avec nos amis. Presque bien avec nous-mêmes Je me retrouvai seul pour finir mon quart, fétu maître du monde.

 Incapable de dormir dans ma chambre stable, je me mis à écouter la musique de Shostakovich en rêvant à la grandeur des hommes qui sauvaient l’humanité par leurs œuvres,à la dignité des humbles, aux sages, à ceux qui, comme mon grand père, disaient avec un sourire qui n’était pas dupe : « Mon p’tit gars, faut ben durer… »

Mon quart se terminait. Bien que fatigué, je passai les consignes et quittai la barre presqu’à regret… jusqu’où peut vous mener l’illusion d’être ce que vous n’êtes pas… Nous avions un peu dérivé, quelque courant que nous ignorions peut-être, ou quelque erreur de navigation. Nous allions corriger cela. Je me demandai si la pauvre humanité infléchirait à temps sa route suicidaire. Je retrouvai dans le carré toute la chaleur du monde et m’endormis dans un bercement sans fin.

           

          Jean Claude Simon

 

      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Jean Claude Simon
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Commentaires

Quel beau texte petit pére. Je suis heureuse que tu reprennes ton blog. Il est toujours passionant et surprenant. Je t'aime. C.
Commentaire n°1 posté par catherine le 31/10/2009 à 20h41
N'ayons pas peur des mots, un pur chef d'oeuvre.

Ravie aussi que tu reprennes ton blog. Il ne faut point laisser la lumière sous le boisseau.
Commentaire n°2 posté par Monique le 25/11/2009 à 15h46
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