Qu’exprime un visage ? Que veut-il ou peut-il nous dire ? Que nous cache-t-il ? Que s’efforce-t-il de nous montrer ? On répond, sans même s’en rendre compte, en croisant une personne inconnue dans l’instant oubliée ou dont la forme, l’expression du visage retient quelque temps notre attention pour une infinité de raisons, de notre ciel à nos abysses, ou, plus simplement, à cause d’une ressemblance qui fait ressurgir un passé enfoui qui, sans cela, appartiendrait définitivement au néant.
Répondre par l’image est l’art subtil du portrait.
Parmi les photographies ( gare à la rentrée ! ) en nombre en croissance « numériquement » exponentielle, comptons sur le hasard si on écarte les « maîtres » : il y a bien quelquefois des gagnants au loto !
Reste la peinture et les graphismes divers.
En batifolant dans le Sud-Ouest, j’ai retrouvé Albi avec des souvenirs de plus d’un demi siècle et, en particulier, Toulouse-Lautrec dont la plus grande collection d’œuvres au monde couvre les murs du musée éponyme dans le palais de la Berbie, aux pieds de l’écrasante, lourde et majestueuse cathédrale Sainte Cécile.
De ses cartons peints à l’huile, la vérité jaillit, féroce et bienveillante, nul sourire sur ces visages pris dans la vie, des hauts de forme au bidet, du bois au bordel ( dire « maison ), nul artifice des corps. Le sérieux absolu, opposé aux faux qui masquent le plus souvent le vide des pauvres primates que nous sommes. Sérieux assumé avec une dignité parfois déchirante tant on ne peut compter que sur soi. Aristocrate, putain, cocher, soularde, artiste, grande dame, danseuse, prolétaire partagent, pour une fois équitablement, la condition humaine qui, comme nous le savons, s’avère généralement d’une extrême drôlerie.
J’eusse aimé que Bernard de Castanet, le puissant prélat qui fit entreprendre en 1282 la construction de la cathédrale Sainte Cécile, ce plus grand empilement de briques qu’il y ait au monde ( avant Bill Gates ) eût été croqué in vivo par son futur illustre paroissien pour voir ce qu’aurait dit le visage de ce, si on peut dire, « pipole »de l’époque, chef, avec d’autres braves gens ejusdem farinae, de si plaisantes croisades contre les Albigeois…
Toulouse-Lautrec aurait été bien embarrassé de peindre le Jugement dernier qui couvre 300m2 sur le mur qui ferme la nef de la cathédrale vers l’occident : les supplices que les hommes s’infligent eux-mêmes lui suffisaient sans doute…
Ce Jugement présente avec une précision infinie les éternelles souffrances des damnés qui auront succombé aux sept péchés capitaux ( essayez de vous les rappeler ! ) : il fallait garder cela dans la mémoire des hommes . L’évêque Louis d’Amboise fit exécuter cette oeuvre vers 1495-1500 par des artistes inconnus dont la manière évoque les maîtres flamands. Ce prélat, conseiller du roi, en précurseur de l’état moderne n’ignorait pas, de surcroît, que la peur est un puissant adjuvant du pouvoir. L’Etat moderne a fait, depuis, de grands pas en avant…
Au dessus des damnés :
« Et je vis les morts, grands et petits, debout devant le trône ; et les livres furent ouverts ; et un autre livre fut ouvert qui est l’arbre de vie ; et les morts furent jugés sur ce qui était écrit dans les livres, selon leurs œuvres » Apocalypse ( 20, 12 )
Je me demande, par moment, quand je vois ce que je vois et quand j’entend ce que j’entend si, finalement, ça ne serait pas plus mal !
J.C.S
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