Tout émoustillé par l’approche du printemps, un Gorluchon trottinait vers le Palais sur ses petites jambes grêles, revêtu de la belle armure d’or agrémentée du Grand Cordon de la
Réussite réservé à l’Elite que ne manquait jamais d’honorer Sa Majesté. L’Elite se composait le plus souvent de notables du royaume, les Gorluchons,
qui possédaient une fortune d’au moins cent millions d’écus, soit qu’ils en eussent hérité, soit, qu’ils l’eussent amassée par leur Mérite, ce que Sa Majesté appréciait beaucoup. Ils possédaient
des châteaux dans lesquels le Roi ne dédaignait pas d’être reçu avec la pompe nécessaire et des vaisseaux pour les croisières particulières du Souverain un peu coquines, disait-on, et dont se
régalaient les gazettes. Peu de gazetiers, en vérité, résistaient à la vanité de paraître près de Sa Majesté qui leur faisait croire, pour peu qu’ils La louangeassent, fût-ce outrageusement,
qu’Elle les plaçait au sein de l’Elite. Elle ne manquait pas, par le Grand Cordon, de s’assurer de leur zèle. Ainsi décorés, on les voyait souvent aux repas du Roi. Une place leur était toujours réservée dans le carrosse Royal, afin qu’ils pussent faire savoir à la terre entière, surtout lorsque Sa
Majesté allait visiter ses sujets, combien Elle était bonne pour le brave peuple qui ne pouvait ainsi que se réjouir d’avoir un tel Souverain. Jadis, dans la Haute Dynastie, il n’en avait pas
toujours été ainsi et d’honnêtes penseurs, appelés Zintélos, n’hésitaient pas, au risque du cachot et du billot, à s’en tenir à la simple vérité. Les
gazetiers qui, sans la moindre vergogne, s’affirmaient Zintélos, respectaient, jusqu’à les singer, les Zécomistes. Cette gente là avait effrontément fait main basse sur la Science sur laquelle
elle régnait sans partage. Le dogme scientifique, désormais accepté par tous, était simple et facile à entendre : tout ce qui contribue à enrichir les Gorluchons est bon pour Sa Majesté et
pour le meilleur du peuple, celui qui tend à s’engorluchoner. Ceux qui, souvent en donnant dans le tortueux et en piétinant leurs pauvres frères, se voyaient déjà Gorluchons, étaient les plus
enragés à défendre le dogme des Zéconomistes.
Devant tant de science, le bon peuple ne pouvait que s’incliner.
A force de trottiner comme Sa Majesté,
Laquelle, entourée de gazetiers essoufflés, disait alors qu’Elle : « Faisait son djau-guigne », le Gorluchon était parvenu dans la grande salle du Palais, là où le Roi
trônait.
Les gazetiers avaient tellement encensé Sa Majesté, avaient tant
loué ses capacités hors du commun, tant vanté sa magnificence qu’Elle s’en était trouvée étrangement Gonflée. Elle avait décidé, peut-être inconsidérément, de survoler, dans sa Gloire, le peuple,
tant, comme le Lui avaient soufflé les gazetiers, elle survolait tout avec une magnifique aisance.
Sous les regards ébahis du peuple qui, béat, se
pressait aux portes du Palais, Sa Majesté décollant de son Trône, s’éleva dans le ciel et monta,monta…Puis, hélas, on La vit très vite suante, soufflante, hoquetante, puis Son Image s’effaça…Même
les plus admiratifs crurent percevoir comme un léger bruit de bouse…
Pendant qu’engorluchonés de toutes espèces se
déchiraient, le bon peuple se mit à songer à une vraie République…
Mais ceci, comme disait l’autre, est une
autre histoire…
J.C.S
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