Temps nouveaux
Nous vivions notre petite vie, d’ailleurs qu’était-ce pour nous une grande vie, sinon la nôtre ? Quelquefois, les larmes nous montaient aux yeux, sans que nous ne sachions trop pourquoi. Notre joie était ne pas avoir trop de malheurs. C’était loin d’être toujours le cas, mais l’espérance, n’est-ce pas…L’un d’entre nous que nous appelions le philosophe, nous avait dit « L’espoir fait vivre, c’est bien ce que je lui reproche… » Nous ne l’avions pas entendu.
Nous avions sagement conduit nos enfants à l’école pour qu’ils aient moins de malheurs que nous. Pour qu’ils aient un peu plus que ce que nos parents nous avaient légué quand ils avaient regagné le cycle de l’azote, nous mettions de côté pour eux tous les sous que nous pouvions épargner. Parfois, nous allions contempler l’immensité de la mer, nous ressourcer dans la plénitude des forêts, penser à notre petitesse en marchant aux pieds d’imposantes montagnes. C’était devenu difficile. Nous pouvions encore le faire grâce à nos anciens qui avaient durement acquis ce qu’à l’époque on appelait encore des droits, une idée qui n’avait désormais plus court.
Ils étaient parvenus, aussi, à recevoir quelques miettes des richesses qu’ils produisaient.
Peu à peu, ces miettes devenaient de plus en plus ténues. Nos enfants seraient plus pauvres que nous.
Sans que nous nous en rendions compte, au nom de la Liberté, les esprits avaient été imprégnés par la bien- pensance d’En Haut. Les nouveaux objets destinés à faire les images nous projetaient dans un espace étonnant, clinquant et vide, d’où toute vraie pensée était exclue. Ainsi, ce qui aurait paru absurde à nos ancêtres simplement titulaires dès douze ans du Certificat d’Etudes, était le dogme qu’il fallait prendre pour vrai, bien que ce qui en découlât ruinât les Etats, appauvrît les pauvres et enrichît ceux d’En Haut qui ne manquaient pas d’attribuer à leur seul mérite des gains éhontés. On en voyait qui achetait du blé pour le stocker et attendre qu’il manquât pour le revendre bien plus cher avec une impudence souveraine. Qu’importaient les famines, les enfants morts de faim n’étaient pas couchés dans les statistiques officielles.
Nous étions envahis par toutes sortes de machines qui étaient construites pour les profits qu’elles rapportaient et non pour le bien être ou le bonheur des hommes et, comme le dogme affirmait que les profits devaient être sans fin, Liberté oblige, la terre, notre si belle planète bleue, allait bientôt être épuisée, vidée de richesses cyniquement gaspillées.
Les déchets de production en quantités industrielles envahissaient tous les espaces posant aux hommes des problèmes d’hygiène et de santé qu’ils ne savaient pas résoudre.
On vendait l’eau qui restait dans les sources, les torrents, les rivières, les fleuves…
On brevetait les semences rendues stériles que les paysans pauvres devaient, au moment des semailles, racheter à prix d’or pour survivre.
Dans les mers réduites à l’état d’égouts, les ventres blancs des poissons venus mourir à la surface formaient comme de sinistres banquises.
Les profits, triomphants, s’accumulaient.
Un jour, celui que nous appelions le philosophe nous lu la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui commence ainsi… « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »…
Nous nous regardâmes incrédules : quelle audace en 1789!
Avions nous encore une chance de retrouver une vie simple et tranquille ?
Jean Claude Simon
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